Cette anecdote est dédiée à Karine, ma fidèle amie, qui
ne manquera pas de rire en souvenir de ce moment d’anthologie.
Il y a
quelques années, j’ai été engagée dans un lycée comme surveillante. Le type d’établissement assez « prout prout » avec de bons petits lycéens tous propres, tous beaux, tous bien
fringués, tous à la mode (sauf les pauvres qui traînaient ensemble, comme dans tous les bahuts, lol). Je suis arrivée là bas sans à priori, mais avec la seule certitude qu’il allait falloir que
je fasse attention à mon langage, ma tenue, mon énorme rire : bref mon côté Bigard, quoi.
Le premier jour de boulot, c'est-à-dire la prérentrée, j’intègre l’équipe de surveillants, je visite les locaux,
etc. Je découvre mon nouvel environnement. Je croise les figures emblématiques de l’administration : proviseur, proviseur adjoint, CPE, comptable, infirmière, secrétaires, employés divers…je
fais connaissance en essayant de ne pas sortir à chacun une énorme blague à dix balles qui ait une connotation « cul » ou « bistrot »… autant dire que je fais de gros efforts,
je souris sagement, je dis « oui » ou « non », je ne parle pas beaucoup,…en bref, je prends sur moi…
Mais comme on dit, chassez le naturel et il revient au galop. En milieu d’après-midi, me vient une envie de faire
pipi. Je demande à mes collègues où sont les « toilettes du personnel » et un de mes collègues me répond qu’il y a 2 solutions : les toilettes de la salle des profs, très exposés,
et les toilettes cachés au milieu du couloir principal, retiré, idéal pour un moment d’intimité avec soi-même (en gros, les 1ers pour le petit pipi rapide et les 2nds pour la Grosse
Commission).
Moi je me dis, après tout, je ne vais pas me priver des toilettes tranquilles, même si c’est juste pour faire
pipi. Je venais d’arriver dans l’établissement et je ne voulais pas me retrouver parachutée au milieu de la salle des profs dès le premier jour. Je suis timide, moi… (Oui, je sais ça ne se voit
pas)
On me remet donc la clé des « toilettes retirés » et je me dirige vers ce lieu sacré. Je pénètre dans
une petite pièce : 2 cabinets et un lavabo commun. Je m’enferme dans un cabinet et je fais ce que j’ai à faire.
Pendant ce temps j’entends quelqu’un pénétrer dans la pièce, entrer dans le 2ème cabinet et
s’installer tranquillement sur le trône. Moi j’avais fini mon pipi, le robinet était resserré, je me rhabille tranquillement...
Et là, grand moment : la personne dans le cabinet voisin lâche un énorme pet.
C’est ce qu’on appelle communément un grand moment de solitude.
Tout se bouscule dans ma tête : d’abord prise d’une intense envie d’exploser de rire, mais ne sachant à quel
type de public j’ai affaire (ce sont des toilettes réservées au personnel donc peu de chances que ce soit un lycéen boutonneux qui se marrait en m’entendant rire), je me retiens donc de rire, en
appuyant à 2 mains sur ma bouche mais l’air passe entre mes doigts, ce qui rend un son affreux. Je me dis que je vais me faire griller, de toute façon et qu’il va bien falloir que je sorte de ma
cabine… Donc je sors.
La personne qui a pété est toujours enfermée à côté.
Et là, vicieusement, je me dis qu’il faut absolument que je sache qui est le mystérieux Péteur.
A la base, c’est juste du vice à l’état pur, je suis un être humain, la vie est une jungle, c’est
tout.
Plus profondément encore, je me dis que stratégiquement, pour quelqu’un qui vient d’arriver sur un nouveau lieu
de travail, ce « pet » peut s’avérer providentiel. En effet, en ayant connaissance de cet incident, je me dis que la personne qui a pété me sera forcément redevable, qu’elle aura pour
moi une sorte de « respect » naturel, du fait de cette faille dont j’aurai été le témoin muet.
Plus vicieux que ça encore, j’imagine la tête de mes nouveaux collègues quand je leur raconterai l’anecdote
quelques minutes plus tard dans le bureau. Je sais, c’est diabolique.
Donc je décide de me laver patiemment les mains en attendant que le Péteur ou la Péteuse sorte de sa cachette…Je
fais preuve de patience, de self control (hors de question d’exploser de rire) et surtout d’abstraction de moi-même (comme on dit souvent, « Monsieur Prout annonce Monsieur Caca » et
plus j’attends plus je m’expose au risque d’assister en direct live à un largage de pêche derrière la porte avec le bruit l’odeur et tout le reste. Je me dis, quand même, parfois, je peux me
montrer très courageuse. Mais c’est pour la bonne cause.
Finalement Monsieur ou Madame Pet-Mystère ne fait pas la grosse commission. Sans doute est-il (ou est-elle) gêné€
par ma présence, ce qui malgré tout ne m’empêche pas de camper sur ma position.
Ma patience porte ses fruits et quelques minutes plus tard, la chasse d’eau est tirée, le verrou se tourne et le
mystérieux coupable montre son visage…qui apparaît sous les traits du Proviseur, que je viens de rencontrer quelques heures auparavant.
Je me retrouve donc face au proviseur, qui vient de péter, qui sait que je l’ai entendu péter et que je me suis
retenue de rire, et qui se doute que si je suis encore là à lambiner et à me laver les mains depuis 10 minutes, c’est pour savoir qui a pété. A ce moment là, quand même, j’ai l’air
con.
Surtout que lui ne se démonte pas. En tant que grand chef, il a l’habitude de chier sur tout le monde dans le
lycée (c’est une image).
Je l’ai entendu péter et il a l’air de s’en foutre royalement !
Pire, l’enfoiré me tend la main droite et m’offre une franche poignée de mains, imperturbable et m’étalant tous
les microbes qu’il a glané dans son cabinet sur la main…je me demande s’il s’est torché de la main droite…je blémis.
Et puis toujours aussi imperturbable il monopolyse le lavabo, m’empêchant de relaver pour une énième fois les
mains (sauf que cette fois ça aurait été pour une juste cause).
Me voilà donc prise à mon propre piège…il m’a bien eu le péteur.
Deuxième
grand moment de solitude, un peu plus tard, quand je raconte, hilare, à mes nouveaux collègues ce qui vient de m’arriver aux toilettes. J’en ris, j’en pleure tellement j’en ris, et en face de
moi, s’étalent 10 têtes de gland impassibles, dont certains esquissent un pâle sourire qui s’apparentent plus à de la pitié à mon égard qu’à une franche rigolade. Bin oui, j’ai oublié que je
n’avais pas affaire au même public que Bigard… Et je me sens très seule. Et je me dis que l’année scolaire va être longue et ennuyeuse…
Sauf quand
plus tard je raconte cette histoire à ma collègue Karine, qui n’était pas dans le bureau précédemment, et qui explose d’un bon gros rire franc quand je lui explique les tenants et les
aboutissants du Pet surpris. Quand j’entends exploser à mes oreilles son rire cristallin, je me dis que j’ai trouvé en elle une amie, et je ne me trompe pas. Car des années plus tard, on est
toujours aussi proches l’une de l’autre !